samedi 14 avril 2012

GABRIEL DUMONT: Un vrai, un dur, un bois-brûlé !



Si Louis Riel fut d'une manière irréfutable, l'instigateur ainsi que l'esprit de la rébellion Métis de 1885 et de la résistance à l'invasion canadienne. Il y a un homme à qui le destin octroya celui du "commandement militaire". Pour être exact, il était "adjudant général" de l'Exovidate, (terme qui signifie approximativement en latin "hors du troupeau"), le gouvernement Métis de Riel. Ce n'était pas un grade à proprement parler, mais plutôt une sorte de titre qui lui accordait la direction des opérations militaires contre les milices canadiennes. Malheureusement pour la cause Métis, Louis Riel retint Dumont à de nombreuses reprises. En effet, ce dernier était un chasseur de bisons endurci, intelligent, qui avait combattu aux côtés des indiens et qui aurait voulu lancer une forme de guérilla. Une tactique qui aurait été diablement plus efficace contre les milices canadiennes, que l'espèce de bataille rangée "western" qui se termina par la prise de Batoche, capitale des Métis.

Un coup d'oeil sur la vie de cet authentique bois-brûlé (surnom des métis) par Denis Combet.


Le clan des Dumont, connu pour son rôle au sein de la communauté métisse des provinces actuelles de la Saskatchewan et de l'Alberta, venait du Québec. Jean-Baptiste Dumont, voyageur, quitta Montréal vers 1793 pour s'installer dans la vallée de la Saskatchewan, tout près du Fort d'Edmonton où il travailla pour la Compagnie de la baie d'Hudson. Il se maria avec une femme de la nation des Pieds-Noirs, Josephte Sarcis. Ils eurent trois enfants, Gabriel (1801-1880), l'oncle du héros de Batoche, Jean-Baptiste (1805-1885) et Isidore (1810-1885), chasseurs et guides respectés pour leur grande connaissance du pays. En 1853, Gabriel fonda la communauté du Lac Sainte-Anne (près d'Edmonton). Il fut notamment engagé avec ses frères et plusieurs membres de leur clan pour guider l'expédition de Palliser au-delà des Rocheuses. On les décrit alors comme un groupe qui vivait à la manière amérindienne. Habillés à l'européenne, la plupart parlaient français, mais ils préféraient s'exprimer en cri. L'aîné des Dumont finit par s'installer à Battle River, alors que ses deux frères choisirent la Saskatchewan et le Manitoba. Cette situation alors fréquente confirme que le patrimoine de l'Amérique française se définit entre autres par de telles pratiques de métissage culturel et génétique, également inhérentes aux fondements de l'identité canadienne.


Isidore Dumont, connut sous le nom d'Eskapo, se déplaça avec sa femme, Louise Laframboise, à Saint-Boniface, où le couple vécut de 1834 à 1840 de la vente du pemmican et de l'agriculture. Leur fils Gabriel (du même nom que son oncle) naquit vraisemblablement durant leur court séjour à la rivière Rouge, en décembre 1837, à Saint-Boniface. Nous savons très peu de choses sur l'enfance et l'adolescence de Gabriel Dumont, sinon qu'il vécut avec sa famille une vie semi nomade entre la rivière Rouge et Fort Pitt, à la frontière de la Saskatchewan et de l'Alberta actuelles. C'est au cours des nombreuses randonnées de son clan à travers les prairies qu'il développa très tôt le sens du combat et des dangers. Il connut son baptême du feu lors de la bataille du Grand Coteau (1851) qui opposa un parti de guerre sioux à un convoi de chasseurs métis de Saint-François Xavier.


S'il combattit pour les Cris, alliés des Métis, il excella aussi sur le plan diplomatique, une qualité attribuée au clan des Dumont. En 1862, ces derniers négocièrent au lac au Diable avec les Sioux Dakotas qui fuyaient les troupes américaines toutes proches, et quelques années plus tard avec les Pieds-Noirs. On les engagea aussi comme interprètes lors du fameux Traité no 6, signé en 1876 à Battleford par le lieutenant-gouverneur Alexander Morris, entre le Canada et les Cris, les Assiniboines et les Chippayas de cette région. Les négociations entreprises par les Dumont avec diverses nations amérindiennes facilitèrent le passage des Métis sur les terres de leurs ennemis et consolidèrent des alliances politiques durables. D'ailleurs, en 1870, Gabriel Dumont proposa à Riel de venir à son aide avec plus de 500 autochtones pour contrer les troupes du colonel Wolseley qui s'avançaient vers la colonie de la rivière Rouge, preuve de sa force et de son influence sur les nations autochtones. C'est cette image de Gabriel Dumont, Métis traditionnel, chasseur de bison des prairies, dont le style de vie se rapproche beaucoup de celui des Premières nations, qui en fait le symbole vivant des multiples revendications contemporaines des Métis de l'Ouest, tant francophones qu'anglophones.

Etrangement, cette arme ayant appartenu à Dumont est un revolver Lefaucheux, une arme française donc. Un 9 ou 11mm. C'est d'autant plus surprenant que Duont, "homme de l'ouest, maniait la winchester sans pareil et avait accès aux armes américaines bien plus maniables comme ceux de la firme Colt.
L'image de Gabriel Dumont est associée au bien-être et au développement des communautés métisses pour lesquelles il se dévoua toute sa vie. Dumont était très conscient du rôle civilisateur que le peuple Métis jouait auprès des sociétés de l'Ouest canadien. Lui-même chef de chasse réputé (un honneur qu'il détint exceptionnellement de 1863 à 1880), faisait preuve de fermeté et de justice en ce qui concerne le respect de l'environnement, à une époque où le bison était déjà en voie de disparition. John Kerr, qui vécut chez les Dumont comme apprenti, nous raconte un épisode où l'aîné du clan, Jean, et Gabriel Dumont, qui participaient à une chasse avec leurs alliés Cris, condamnèrent Gros Ours qui avait enfreint la loi de la chasse.

De même, en 1873, alors qu'il était président de la communauté de Saint-Laurent de Grandin fondée par le père Alexis André, Gabriel Dumont participa à la mise sur pied d'une forme de gouvernement autonome qui visait surtout la réglementation de la chasse. En 1875, cette initiative fut abolie par les autorités canadiennes. Les tensions entre les communautés métisses de la Saskatchewan-Sud et le gouvernement canadien allaient s'intensifier au cours des prochaines années. Gabriel Dumont joua alors un rôle militaire important pour la défense de son peuple. Ses faits d'armes et son courage lui ont valu une place centrale dans l'histoire canadienne de l'Ouest.


La résistance des Métis de la Rivière Rouge, menée par Louis Riel en 1870, avait eu comme conséquences l'adoption de l'Acte du Manitoba par le gouvernement de sir John Mac Donald. Cette loi donnait aux Métis le droit de posséder leurs propres terres. Malheureusement, elles furent mal distribuées. Les Métis de la Rivière Rouge les vendirent à très bas prix aux spéculateurs, puis ils se déplacèrent aux États-Unis et dans les régions de la Saskatchewan et de l'Alberta, s'attendant à ce que leurs terres soient délimitées en lots riverains de forme rectangulaire, à la manière française, et non en carré, à la mode anglaise. Malentendus et contretemps empêchèrent les autorités canadiennes de satisfaire leurs demandes. Après douze ans de revendications pacifiques, un groupe mené par Gabriel Dumont se déplaça au Montana, afin de convaincre Louis Riel de venir les aider. Son arrivée eut comme conséquence de regrouper tous les Métis de la rivière de la Saskatchewan-Sud. Néanmoins, les méthodes pacifiques qui consistaient à envoyer des pétitions à Ottawa, furent un échec. En mars 1885, appuyé par Gabriel Dumont et son clan, Louis Riel décida de changer de tactique.


Ces trois lieux résonnent à tout jamais dans la mémoire collective des Métis et des Canadiens. Si Louis Riel reste le symbole du martyr d'un peuple, Gabriel Dumont incarne plutôt l'esprit de résistance toujours présent chez les Métis.


Le 26 mars 1885, Louis Riel établit l'Exovidate, un gouvernement provisoire composé de 12 conseillers. Gabriel Dumont fut désigné tout naturellement comme adjudant des troupes métisses qu'il organisa à la manière des équipes de chasseurs de bison. Plusieurs de ses initiatives militaires furent tempérées par Riel qui ne voulait pas répandre le sang. Néanmoins, Dumont se révéla un combattant redoutable et courageux. Blessé grièvement à la tête alors qu'il menait ses hommes à la victoire au Lac-aux-Canards, il faisait subir un autre revers aux troupes canadiennes un mois plus tard à l'Anse-aux-Poissons. Ses qualités de stratège lui permirent de mettre sur pied un judicieux système de défenses autour de Batoche, qui retarda de plusieurs jours la victoire remportée à cet endroit par des troupes canadiennes supérieures en nombre et en matériel militaire. Plusieurs jours après la bataille de Batoche, Gabriel Dumont sillonna en vain les collines et les plaines à la recherche de Louis Riel. Ayant appris qu'il était emprisonné à Régina, il se dirigea finalement vers le Montana, d'où il tenta sans succès d'organiser l'évasion de son chef et ami.


Les mois qui suivirent la défaite de Batoche furent difficiles pour Dumont, avec la mort de son père en 1885 et de sa femme l'année suivante. Gabriel s'engagea pendant quelques mois comme tireur dans le Wild West Show de Buffalo Bill Cody : il y côtoya les milieux francophones de New Jersey qui s'intéressaient à son histoire et l'invitèrent à donner des conférences. C'est ainsi qu'il fit la connaissance d'Edmond Riboulet, un commerçant de New York, qui accepta d'être son secrétaire. La possibilité de s'exprimer par écrit allait lui permettre de continuer ce que Riel avait commencé, soit la défense des droits des Métis. De 1887 à 1892, Gabriel Dumont voyagea à travers l'Amérique du Nord afin de sensibiliser l'opinion publique aux conditions de vie difficiles des Métis.

Gabriel Dumont apparaît ici sur le programme du Wild West Show, juste au-dessus de William Cody.

C'est au Québec, la terre de ses ancêtres, que Dumont fut le plus actif sur le plan politique. En 1887, Honoré Mercier, fondateur du parti national, permit à Dumont de bénéficier de son amnistie. Il fut bientôt invité par des membres des clubs nationalistes et patriotiques du Québec pour donner une série de conférences qui connurent un grand succès dans les principales villes de la province, comme en témoignent de nombreux articles de journaux. Il côtoya alors plusieurs députés tels que Raymond Préfontaine, Fabien Vanasse et Laurent-Olivier David..

Dans ses conférences et dans sa correspondance, Dumont fit preuve d'une grande conscience politique en tentant de faire valoir les revendications des Métis qu'il présentait comme les frères des Canadiens français . Il s'acharna également à réhabiliter le souvenir de Louis Riel que l'on avait accusé de folie lors de son procès à Régina. En se faisant l'héritier politique du père du Manitoba, Dumont s'inscrivait en continuité avec les grands leaders de ce peuple, pour démontrer l'importance des Métis au sein de la société et de l'histoire canadiennes.


Cependant, Gabriel Dumont ne réussit pas à influencer l'opinion publique, ni les personnages politiques pourtant symphatiques à la cause métisse. Il est vrai qu'il s'aliéna le parti des ultramontains en s'en prenant aux ecclésiastiques qui s'étaient élevés contre les plans de Riel à Batoche. Ceux-ci avaient donné des renseignements à l'ennemi et refusé la confession aux Métis. En 1888, Dumont était de passage à Montréal dans le but de livrer ses souvenirs à la postérité et de démentir les rapports officiels du général canadien Frederick Dobson Middleton sur les événements de 1885. Ses rédacteurs, les avocats Adolphe Ouimet et Benjamin-Antoine Testard de Montigny, insérèrent son témoignage dans leur ouvrage publié en 1889: Louis Riel, la Vérité sur la question métisse au Nord-Ouest, un document important qui justifiait la rébellion des Premières nations et des Métis en 1885.


Gabriel Dumont retourna ensuite vivre dans l'Ouest. Il ne revint brièvement au Québec qu'en 1892 pour s'occuper d'une souscription qui y avait été levée à l'intention de la veuve et des enfants de Louis Riel, exécuté en 1885 pour trahison. Cette souscription témoigne des liens qui existaient encore entre les Canadiens français du Québec et leurs « cousins » métis de l'Ouest . À la fin de sa vie, Dumont s'installa sur les terres d'un de ses neveux, Alexis Dumont, pour y vivre à la manière des anciens Métis. Il devait néanmoins, quelque temps avant sa mort, dicter à un auteur anonyme ses mémoires qui le justifieraient, ainsi que son peuple, aux yeux de la postérité. Cette intention d'écriture le classe au même rang que les grands personnages de l'histoire qui écrivent leur mémoires pour se justifier aux yeux de l'Histoire officielle souvent dévalorisante pour les vaincus. Ce « dernier des Métis » mourut le 19 mai 1906 à Bellevue, près de Batoche (Saskatchewan), des suites d'une crise cardiaque.





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