vendredi 10 août 2012

Thomas Münzer et la guerre des paysans.


Thomas Münzer (souvent orthographié en français : Müntzer ou Muntzer, ou encore Munzer, ou en latin : Muncerus), né en 1489 (ou 1490), décédé le 15 mai 1525, est un prêtre itinérant et un des chefs religieux de la guerre des paysans en Allemagne au xvie siècle. C’est un dirigeant révolutionnaire et l’un des grands protagonistes de la Réforme.


Thomas Münzer est est issu d'une famille bourgeoise et est d’abord un fidèle de Luther auquel il se rallie à Leipzig en 1519 et qui le nomme pasteur à Zwickau en Saxe en 1520. Une fois installé dans sa charge, Münzer développe des idées personnelles sur la nécessité d’une révolution sociale. Très vite, il veut atteindre la masse des analphabètes.


En 1521, il est donc dissident à trois niveaux :
vis-à-vis des autorités civiles puisqu’il a été exclu trois fois des villes où il prêchait.
vis-à-vis des autorités romaines car il se rallia en 1519 à Leipzig,
vis-à-vis de Luther car dès 1521, il se différencie en critiquant la trop grande conciliance de Luther avec les autorités civiles et surtout les princes. C’est le manifeste de Prague qui montre la rupture entre les deux hommes.

À partir de fin 1523, Münzer s’en prend dans ses écrits à Luther. Il profite de la révolte des paysans pour répandre ses idées. En effet, l'agitation paysanne étant à son paroxysme en Saxe, il essaie de lever les classes laborieuses contre les princes régnants et les ecclésiastiques. Il affirme que la trop forte quantité de travail nuit au salut des paysans car aliénés par l'obligation de cultiver, ils ne peuvent pas se consacrer à la Parole. Il participe à la rédaction des Douze Articles et prêche pour un rétablissement de l'Église apostolique par la violence s'il le faut pour pouvoir préparer le plus vite possible le règne du Christ.


Finalement, après avoir été chassé de Zwickau, puis de Wittenberg, en enfin d’Allstadt, Thomas Münzer et son groupe prennent le pouvoir en février 1525 à Mülhausen en Thuringe, où ils instaurent une sorte de théocratie populaire et d’où ils participent, eux aussi, à la guerre des paysans, instaurant une violence spécifique, une violence « habitée ».

Le 15 mai 1525, a lieu le choc décisif à Frankenhausen. Ce jour-là, le soleil est providentiellement entouré d’une couronne inhabituelle. À cheval, Münzer proclame aux soldats paysans que c’est un arc-en-ciel, signe de victoire. En fait, la bataille tourne au massacre, tuant environ 7 000 paysans. Peu après, Münzer est capturé et torturé; après avoir avoué ses intentions subversives, il se rétracte et est exécuté.


Münzer est un millénariste qui croit que mille ans après la résurrection du Christ, celui-ci reviendra sur terre pour procéder au jugement dernier. Il s'agit de préparer ce règne en appelant à la guerre sainte. Il se considère choisi par Dieu comme prophète et est probablement anabaptiste.
Dans des prêches et des écrits passionnés, il dénonce son ancien mentor, Luther, qu’il traite volontiers de menteur (« Lügner » en allemand), l'accusant de collusion avec les princes. Il rêve d’un avenir radieux où les opprimés prendraient la place de leurs oppresseurs. Engels, Marx, Kautsky voient en lui le premier communiste. 

C’est un révolutionnaire social à l’ombre de la croix.


L'idéologie de Münzer peut se résumer en trois mots :

Mystique. Il insiste sur la rudesse de la croix, sur la révélation personnelle, intérieure, donnée par l’Esprit saint, directement, sans recourir à l’interprétation officielle de la Bible.

Apocalyptique. Il affirme, s’inspirant de la prophétie de Daniel, que la Fin des Temps est proche et que les élus doivent se séparer du monde et constituer des communautés de saints, où tout serait partagé et où l’on entrerait par un baptême d’adulte.

Révolutionnaire. Müntzer reprend à son compte cette pensée religieuse eschatologique, qui inspire très vite ses conceptions sociales : la pauvreté excessive, comme la trop grande richesse, constituent un obstacle à l’Évangile. Surtout, à cause de l’exploitation des princes et des riches, le peuple est trop pauvre et trop malheureux pour prier et pour lire la Bible. Il développe l’idée fondamentale qu’aucune réforme religieuse n’est possible sans une réforme sociale.

À Mülhausen, Thomas Münzer et ses disciples instaurent une sorte de théocratie populaire et participent, eux aussi, à la guerre des paysans, instaurant une violence spécifique, une violence « habitée ». La violence millénariste a en effet pour caractéristique d'être une violence de la négation de toute limite, fondée sur la conviction que toutes les forces de ceux qui sont possédés divinement doivent être vouées à l'édification, hic et nunc, ici et maintenant, de la Jérusalem céleste.
Cette violence repose sur un clivage entre les saints et les impurs et le devoir des saints est d'anticiper par la violence sur la violence de Dieu qui est à venir et qui éradiquera les impurs. Le sacrifice de soi est alors accepté et assumé, puisqu'il devient la marque même de l'élection, la confirmation de l'acceptation de Dieu.
C'est-à-dire que le millénariste, même s'il se veut l'édificateur de la Jérusalem nouvelle d'où seront exclus tous les infidèles et impurs, occulte toute différence entre le temps humain et le temps divin, entre la vie et la mort ; la mort devient la vie pour lui. Dans son univers de représentations, la mort importe peu ; il n'y a plus de frontière entre la vie et la mort, puisque le temps qui est en instance de débuter verra vivre les élus sous le règne du Christ.

Dans une lettre adressée en 1525 aux disciples de la petite ville d’Allstadt, Thomas Müntzer convia ces derniers à souffrir pour l’amour de Dieu, sous peine d’être « des martyrs du diable » ; et surtout il les incita ne plus vivre que pour frapper les « gredins », à ne plus éprouver de pitié afin qu’enfin un peuple libre ait pour unique seigneur Dieu. Dans le massacre des impies, dans la certitude que la puissance de Dieu est en œuvre dans chacun, une fraternité d’élus eschatologiques trouvera son unité, au service de Christ : « qu’ils seraient tous frères et s’aimeraient comme des frères ».

Müntzer définit en somme une sainteté révolutionnaire et messianique qui veut et doit, dans l’engagement sacrificiel le plus violent, préparer un règne de réconciliation évangélique, une sainteté de possession par l’Esprit ; une sainteté héroïque et sacrificielle qui nie la séparation des sphères.


REFORME ET RÉVOLUTION 
de Pierre Sommermeyer

Ces deux mots accolés font irrésistiblement penser à la Guerre des Paysans, et à Thomas Münzer.
Si la littérature marxiste s’est refusée à pénétrer dans la production théologique de la réforme elle a fait une exception pour Münzer précisément parce qu’il avait été délaissé par l’historiographie "bourgeoise". Engels, Kautsky, E. Bloch puis beaucoup d’autres ont consacré des ouvrages à cette période et à cet homme. A) Les faits Un bref retour en arrière pour commencer. En Allemagne les révoltes populaires ont débuté bien avant ce que l’on a appelé la Guerre des Paysans. Ces insurrections paysannes ont reçu le nom de Bundschuh, la plus importante a eu lieu en 1493 dans la région de Sélestat. Il y en eut une autre dans le Jura Souabe en 1514. La Réforme va faire renaître un espoir de changement. Le mouvement commence au milieu de 1524 dans le sud de l’Allemagne, près de la frontière suisse. Des écrits commencent à circuler dont le plus connu est "les douze équitables articles".
Le mouvement s’étend, en Thuringe notamment, rejoint par Thomas Münzer qui va tenter de l’organiser. Il en apparaît comme l’âme ou le démon selon les points de vue. C’est bientôt l’affrontement inévitable avec les forces des Princes et c’est l’écrasement à la bataille de Frankenhausen le 14 mai 1525 puis quelques jours après à Saverne. Cet épisode va connaître une célébrité nouvelle au XIX ° siècle lors de la parution du livre de Friederich Engels "la Guerre des Paysans" et c’est depuis un passage obligé pour tous les théoriciens marxistes.



Ecriture et réécriture

Pour cette partie, plusieurs ouvrages ont été consultés. Le premier est une communication faite lors du colloque sur "Historiographie de la Réforme ".C’est une "introduction sommaire à la littérature marxiste sur la Réforme en Allemagne" présentée par Alain Calvié. A un autre colloque, sur "Réforme et Révolution " cette fois, Alain Boyer fait une intervention sur ce même thème chez les premiers socialistes allemands. Un troisième ouvrage écrit par un américain et publié en Allemagne aborde le même sujet mais semble-t-il de façon exhaustive. Il s’agit de "Reformation and Utopia- The marxist interprétation " d’Abraham Friesen. Avant de confronter ces trois auteurs nous allons tenter de dégager les points sur lesquels ils sont d’accord.
En 1850 Friederich Engels publie son livre. Le co-fondateur de l’idéologie marxiste n’était pas un historien, ce qu’il reconnaît lui-même dans les notes préliminaires à la deuxième édition de son livre .Il a emprunté les faits historiques à l’ouvrage de Zimmerman paru peu avant, qui lui-même avait abondamment utilisé le travail d’un folkloriste du siècle précédent.
Si Marx ne va porter qu’un intérêt très passager à cet épisode historique, il fait siennes les vues de Engels qui considère " l’époque de la Réforme comme l’axe de toute l’histoire de l’Allemagne. Ce dernier développe une conception matérialiste de la religion et n’envisage la formation de l’hérésie que sous son aspect social, refusant le droit à l’existence indépendante d’une histoire des religions. Ce qui l’intéresse au premier chef, ce sont les raisons de la rupture entre T. Münzer et M. Luther.
Jean Jaurès qui s’est penché sur ce problème dans sa thèse a tenté de démontrer l’existence d’une dimension socialiste dans l’oeuvre de Luther. Après lui ce sera au tour de Kautsky, dans "Les précurseurs du Socialisme moderne" en 1895. Ce qui nous intéresse plus particulièrement est la façon dont ces auteurs ont abordé non le concept mais l’idée de la réforme des sectes. Dans le texte de Boyer pas plus que dans celui de Calvié le terme d’anabaptiste n’intervient .Par contre Friesen consacre à ce problème une bonne moitié de son livre. Pour lui il y a matière à débat, car tout au long des traités marxistes, jusqu’à ce jour, les anabaptistes ont un rôle ambigu, sont-ils ou ne sont-ils pas des créatures de T. Münzer ?


Il faut rappeler que les Anabaptistes ne se séparent de Zwingli, et n’apparaissent en tant que tels qu’en janvier 1525. Le premier responsable de cet amalgame est Martin Luther. Dans trois de ses écrits contre les sectes et spécialement dans sa "Sendbrief wider etliche Rotengeisten" il met tous les groupes dans le même sac. .Engels reprend donc ces assertions à contrario et se penche sur les relations entre les Anabaptistes et Münzer. En fait il suit les traces de Zimmerman qui en fait des agents au service du révolutionnaire, propageant son message dans toute l’Allemagne. De même il avait repris l’hypothèse de la naissance de ce mouvement à Zwickau, endroit où Thomas Münzer débuta. Ce qui n’est pas sans créer des problèmes à l’historien allemand. Il reconnaît que Münzer ne fut pas Anabaptiste. Pourtant il reprend les affirmations de Bullinger, successeur de Zwingli, affirmant que le leader allemand avait été le père de ces rebaptiseurs et avance que Münzer les avait réunis sous son autorité. Friesen démontre la parfaite différence de filiation entre les Anabaptistes et Münzer en avançant que ce dernier est en fait inspiré par les écrits millénaristes de Joachim de Fiore, alors que les premiers sont, du moins pour la branche pacifique, très loin de ce type de spéculation. Pour lui le rôle de Münzer est bien moins grand que ne le décrivent Zimmerman et donc Engels, pris dans leur envie de chercher un maître à leur révolution.
Les seules relations directes connues entre les leaders anabaptistes et Münzer sont des lettres dont une au moins fait état à côté d’une déclaration d’affection d’une mise en garde catégorique quant à l’usage de la violence. Ironiquement Abraham Friesen avance que l’hégélianisme est le stade ultime, l’achèvement de la tradition joachite.


Deux études marxistes

Il faudra attendre Kautsky pour qu’une certaine distance soit prise d’avec cet amalgame. Les auteurs suivants vont adopter la même attitude tout en argumentant pour une influence de Münzer sur les Anabaptistes. D’autre part ils prétendent tous que ces derniers sont d’extraction prolétarienne. En fait ces théoriciens plaquent sur le XVI° siècle les schémas marxistes des XIX° XX° siècles et tentent de transformer les Anabaptistes en avant -garde de la révolution. En 1921 celui qui allait devenir le philosophe le plus connu de l’Allemagne de l’Est, Ernst Bloch publie un livre au nom révélateur "Thomas Münzer, Théologien de la révolution" C’est un livre extrêmement lyrique ou Bloch tente, lui aussi, de faire coller l’Anabaptisme au modèle marxiste. Reprenant la lettre de Conrad Grebel à son héros, il lui fait dire "tous les Anabaptistes se sentirent stimulés par les œuvres de Münzer". Plus loin, à propos de la prise de Munster il écrit :" Pour l’auteur du "Principe espérance", il n’y a pas deux courants anabaptistes, mais bien un mouvement de masse qui serait sur le tard victime de la contrerévolution. Mais il a curieusement conscience qu’un fil rouge relie les Anabaptistes au mouvement radical anglais : "Après un premier épisode strictement calviniste voici que des paysans, des ouvriers, des bourgeois radicaux retrouvent l’inspiration baptiste" ; Mais ce qui lui importe, c’est la dimension millénariste qu’il retrouve dans la secte du "Cinquième Royaume" même s’il reconnaît la filiation anabaptiste dans les Quakers. Bloch dans son désir de trouver des prolongements au mouvement de la Guerre des Paysans réécrit complètement l’histoire en disant "C’est en France que le Baptisme va se heurter pour la dernière fois aux forces établies" cela à propos des Camisards, puis deux pages plus loin, il dit "le Baptisme va revivre dans la Révolution Française" Tout à sa recherche d’une filiation qui pourrait traverser les âges. E. Bloch en arrive à trouver "jusque dans la réalisation bolchéviste du marxisme les caractères du vieux baptisme radical".
Voici les thèses d’un jeune philosophe marxiste dans l’enthousiasme de la jeune révolution russe. Près de quarante ans après qu’en est-il ?
A. Friesen expose longuement les thèses de G. Zschäbitz parues en 1958 à Berlin. Pour lui, elles sont très représentatives de l’orthodoxie marxiste. Pour cet historien, il est très important de démontrer qu’il y avait des relations entre les deux mouvements. Dans un premier temps il avance, en contradiction avec Kautsky, que le courant anabaptiste n’est pas seulement formé de prolétaires mais aussi de gens aisés, " victimes de la récession causée par la révolution des prix" dont on dirait aujourd’hui qu’ils sont en voie de prolétarisation Il ne prend pas en compte que beaucoup parmi les leaders du mouvement étaient des artisans aisés, des maîtres ouvriers et des paysans. Confronté au pacifisme indéniable des frères suisses il en repousse les raisons évangéliques et n’y voit qu’un résultat de la défaite de la Guerre des Paysans.


Pour Zschäbitz tout découle de la haine des classes inférieures envers les pouvoirs établis, Eglise et Etat. Cela lui permet de présenter l’Anabaptisme post Münzer comme l’expression d’un mouvement de masse ayant survécu à la guerre des Paysans. Dans ce cadre, la prise de Munster en 1534 apparaît comme la dernière manifestation de la tendance radicale au sein de cette secte .Après cela le pouvoir interne est transféré aux mains de la petite bourgeoisie et le prolétariat en est exclu, ce qui lui permet de dire " sous Menno Simmons le mouvement devint sectaire".
En faisant de la sorte Zschäbitz refuse à l’homme quelque besoin que ce soit pour une expression purement religieuse. Tout comme Ernst Bloch et tous les autres auteurs marxistes, il écrit l’histoire dans une optique utilitariste.



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