jeudi 9 octobre 2014

"La guerre des rues et des maisons" vu par le maréchal Bugeaud.


En mai 1871, lorsque l'armée de Versailles pénètre dans Paris, elle sait qu'elle va devoir faire face à des combats urbains et elle le craint. Si l'armée Versaillaises, héritière de celle du second empire et de la guerre franco-allemande n'est pas proprement préparée à ce genre de lutte, le corps des officiers généraux, vieux soldats de la Monarchie de Juillet, l'ont tous en tête.

En effet, le deuxième quart du XIXème siècle français a été marqué par les émeutes, les insurrections et les barricades à Paris en 1827, 1830, 1832, 1834, 1839, 1848 (février et juin), 1849 et 1851.


Les réflexions stratégiques sur ce sujet ont été rares. Outre celle du général Roguet, fort de son expérience lors de la révolte des Canuts à Lyon en 1831, qui publia en 1850 un ouvrage traitant des insurrections et des barricades, il existait celle du maréchal Bugeaud. Le maréchal Bugeaud avait été chargé de la répression de l'insurrection parisienne de 1834, au cours de laquelle eut lieu le massacre de la rue Transnonain, dénoncé par Daumier dans une lithographie célèbre, bien qu'il ait été absent de la rue à ce moment. Demeuré inédit de son vivant, ce traité de "la guerre des rues et des maisons" soulignait les difficultés de la lutte en zone urbaine, notamment à Paris, face à une insurrection populaire. En 1871, donc, conscient des risques qu'ils encouraient à affronter directement les insurgés, les généraux, avec l'aval du gouvernement, agiront avec lucidité et méthodes, appliquant les mêmes principes.

Bugeaud

Le manuscrit de Bugeaud est "reparu" en 1997, admirablement présenté et annoté par Maité Boussy. Il était tombé dans l'oubli depuis 150 ans. La réputation sulfureuse du "boucher" de la rue Transnonain fit que les "Burgraves" du parti de l'ordre subtilisèrent le texte (que Bugeaud destinait à chaque officier), propre à réactiver tous les lieux d'angoisse de la bourgeoisie de 1848: victoire surprise de Février ou massacre de Juin.


Et Maité Boussy de s'interroger sur cette particularité française qui fit que tant de généraux se trouvèrent confronter aux insurrections parisiennes (Duvivier, Bedeau) et/ou se lancèrent en politique... Bugeaud mais aussi Cavaignac, Lamoricière, Changarnier... et plus tard Mac Mahon et d'autres.

Elle note très justement: "A l'époque, toute épée était nécessairement politique parce qu'en ce premier XIXe siècle les coupures de 1814, 1815 et 1830 ont chaque fois obligé ceux que les fonctions dotent de quelques pouvoir de commandement à trancher vite... et si possible en conformité avec la raison du lendemain sans pouvoir toutefois faire oublier ou masquer les alliances et phobies de la veille à l'œuvre dans la recomposition des réseaux."

La troupe prend position en juin 1848

Avec minutie, Bugeaud analyse les différentes phases de la répression d'une émeute populaire, indiquant quelles positions doivent prendre les pouvoirs politique et militaire. Durant les prémices, il suggère d'agir avec discrétion et sans brutalité, afin d'éviter toute provocation. Quand éclate l'émeute, il propose de répondre par des moyens adaptés: occupation des maisons transformées en fortins, intervention rapide pour éviter la formation de barricades, attention prêtée à la fidélité des gardes nationaux, protection des principaux bâtiments de l'État, etc. L'offensive proprement dite est décrite en détail, exposant les techniques propres à la guérilla urbaine. 

Dès janvier 1848, le scrupuleux Bugeaud s'était enquis auprès du ministre de la Guerre d'un plan des points stratégiques dans Paris et vouloir les maîtriser par un investissement militaire constant de la rue, résume la situation. On passerait du poste de police aux fortins qui commanderaient axes et carrefours. A terme, la répartition des casernes selon Haussmann et la IIIème république n'est qu'une variante de ce projet.


Pour l'heure il préconisait de ne pas laisser la troupe au contact de l’émeute, poursuivre les opérations de nuit et dégager les barricades au pétard pour mieux les prendre latéralement par les maisons et ne progresser qu'au ras des murs avec protection du feu croisé des tirailleurs comme prudence élémentaire.

Auguste Blanqui, de sa prison et de sa minuscule écriture sur papier pelure a consigné en 1850: "Un M. d'Havrincourt est venu exposer la théorie stratégique de la guerre civile: il ne faut jamais laisser séjourner les troupes dans les foyers d'émeute. Elles s'y pervertissent au contact des factieux et refusent de mitrailler à l'heure de la répression."
Soit la même observation mais sa proposition est celle que le second empire adopta, consigné par Walter Benjamin dans son excellent Livre des Passages, Paris capitale du XIXe siècle: "Le véritable système, c'est la construction de citadelles dessinant les villes suspectes et toujours prêtes à les foudroyer. On y tient des soldats en garnison, à l'abri de la contagion populaire."


Si le traité de Bugeaud est en quelque sorte l'antithèse de ce que sera en 1866, "Instructions pour une prise d'armes" d'Auguste Blanqui, il préfigure sur bien des points "Etudes sur le combat" d'Ardant du Picq. Bugeaud, en Afrique du nord comme à Paris est un militaire pour qui le moral des troupes est un élément déterminant avant et pendant l'action.
Ainsi pour Bugeaud "la force morale joue le plus grand rôle dans toutes les guerres, mais surtout dans la guerre civile" et d'ajouter que "maintenir la confiance dans la garde nationale et dans l'armée est une chose capitale."

L'allusion à la garde nationale n'est pas anodine. Contrairement à une légende bien ancrée, la garde nationale est une force de première importance et d'avantage pour la contre-insurrection urbaine que pour les émeutiers. Il est maladroit de la juger par son comportement pendant le siège de 1870 ou la Commune, où la garde nationale se montra souvent médiocre car engagée en rase campagne. En juillet 1830, elle avait été dissoute et ne joua donc aucun rôle. En février 1848, elle avait été délaissée par le pouvoir qui ne pouvait compter que sur l'armée... démotivée. Elle laissa donc faire, se contentant de surveiller les éventuels pillages.

Garde nationale, officier de l'armée et garde mobile, les trois composantes des forces répressives en juin 1848.

Certes les gardes nationaux ont une discipline aléatoire et restent d'abord les hommes d'un quartier, d'un arrondissement et peuvent être très solidaire de l'opinion commune. Mais c'est là toute leur importance, déterminante, pour l'armée régulière qui ne peut s'engager contre l'émeute sans l'appui de la milice citoyenne. Tous les récits des insurrections sous Louis-Philippe signalent que la troupe est peu favorable à une confrontation avec le peuple, au contraire des gardes nationaux qui pour des raisons d'ordre public, sont motivés à ne pas laisser LEUR quartier, LEUR arrondissement à l'émeute.Dans une guerre civile à Paris, le soutien de la garde nationale est donc indispensable à l'armée, qu'elle doit éclairer et guider.

L'appui est cependant mutuel et Bugeaud de préciser :" Il faut que la garde nationale soit soutenue le plus promptement possible matériellement et moralement par les troupes de lignes qui à leur tour reçoivent de la garde nationale ce que j’appelle la sanction de leur conduite énergique contre les émeutiers."


Pour emporter une barricade, Bugeaud déconseille fortement le canon, "peu utile et quelque fois gênant", excepté contre les obstacles imposants (comme la barricade du Faubourg Saint-Antoine en juin 1848). Dans ce cas seulement, il préconise de charger les pièces à couvert et de les pousser à bras aussi rapidement que possible jusqu'au point où elles peuvent voir la maison ou la barricade qu'elles doivent battre.

Pour l'assaut proprement dit, Bugeaud conseille d'éviter d'aborder la barricade en colonne. Elle ne peut être aborder qu'en tirailleurs, 20, 30 ou 40 hommes au plus selon la longueur de la rue et avec un officier vigoureux à sa tête. En outre la troupe ne doit pas perdre de temps à tirailler inutilement contre les insurgés, pour la simple raison que "les défenseurs sont à couvert et que les assaillants sont vus des pieds à la tête".

La garde mobile à l'assaut d'une barricade en juin 1848. Selon Paul de Molènes, qui en faisait partie, la garde mobile fit grand usage de la baïonnette pendant les journées de juin. Sur cette aquarelle de Lacoste on peut voir la première vague de gardes mobiles qui a abordé la barricade en tirailleurs, suivi du reste de la troupe qui effectue la charge comme il se doit, le fusil sur l'épaule.

Bugeaud continue: "C'est en courant et les escaladant qu'on les enlèves [les barricades]. Quand on est est sur le sommet de la barricade, l'égalité matérielle est établie, mais la supériorité morale est du côté de l'assaillant parce qu'il a donnés à ses adversaires une haute idée de son courage, en bravant leurs feux et en franchissant l'obstacle.

Pour protéger l'assaut des coups de fusils partis des croisées des maisons de droite et de gauche, Bugeaud conseille de maintenir en arrière deux rangs de tirailleurs, avançant le long des maisons, des deux cotés donc. Pour se garer des projectiles, meuble ou pavés, que les insurgés laisseraient tomber, il faut raser les murailles.
L'assaut doit être rapide "parce qu'on a pas le temps devant soi comme dans la guerre ordinaire PUISQUE LA DURÉE DE LA LUTTE EST UN DANGER POLITIQUE."



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